mercredi 4 mars 2015

Extrait d"Un paysage ordinaire" de Derek MUNN

Derek Munn, "Un paysage ordinaire" (Christophe Lucquin Editeur)

La voix de la maison

"La nuit tombe. Légère. Comme une plume noire. L’air résonne de stridulations, de coassements. Des appels de grenouilles. Le phare sonore d’un crapaud, tournant, invisible.
Une plume noire.
Encore un ange.
Des pensées comme des insectes. Je ne m’y attache pas, ne m’y attache plus. Des brins d’herbes secs, tressés, triturés, se cassent entre mes doigts. L’ange est passé. Je bois, l’eau est devenue tiède. Je garde longtemps la deuxième gorgée dans la grotte de ma bouche, j’en fais un lac, un océan interne, un autre monde. Je regarde les chauves-souris, leur couture à points rapides, habile à s’emmêler les yeux. Les premières étoiles.
L’étincellement d’une plume noire.

Tout ça, c’est du silence. La mémoire d’un bruit que je n’ai peut-être pas entendu. Petit poinçon, petite piqûre. Trou par où tout s’est échappé. Par où tout est entré. Il n’y a pas un souffle de vent. J’ai laissé la maison grande ouverte. Fenêtres, portes. Comme si cela pouvait l’alléger, la vider de tout ce qu’elle ne contient pas. Je lui tourne le dos, mais je la sens toujours, elle s’accroche avec son étreinte persistante. Une compagne qui impose sa solitude, qui réclame de la fidélité. Un poumon desséché, une imagination à part, annexe.

J’avais décidé de nettoyer l’étable. Mettre de l’ordre, faire de la place. Comme si c’était ça qui me manquait. L’étable, puis éventuellement la maison. Je remplissais l’après-midi d’un étrange ailleurs, mais ce que je balayais était plus tenace que je ne me l’étais figuré. Le bruit à tout effacé. Puis cette masse de silence, comme une apparition. J’étais sale, inutile. Je faisais partie de l’odeur de l’étable. Un ange ? On pense n’importe quoi des fois. Et tous les regards de toutes les bêtes qui y sont passées, le piétinement de tous leurs sabots. Tant de confiance trahie. On ne peut pas savoir. L’intelligence des bêtes, on ne veut pas qu’elle existe parce qu’elle nous dépasse. Le bruit a tout effacé. Tout rétabli.
 
Mais t’es pas un peu malade ! La voix de la maison. La voix de la raison. J’ai bu un verre d’eau. Je me suis baissé devant le fenestrou. Le ciel avait commencé à rosir. Ça ne s’explique pas mais une urgence m’a pris, une espèce de panique. Je suis passé partout, de pièce en pièce, j’ai ouvert toutes les portes. Il n’y avait rien, juste un calme impassible, une fraîcheur tombale. J’ai laissé les portes ouvertes. J’avais toujours de la poussière dans le nez, dans la gorge, dans les yeux. J’écoutais, mais je n’arrêtais pas de bouger, je faisais du bruit pour ne pas entendre. Je n’osais pas m’immobiliser tellement l’air était figé. Je frissonnais. Il fallait que je sorte pour respirer. De ma chambre j’ai arraché des vêtements propres, de la salle de bains une serviette, du savon."

Le site des éditions Christophe Lucquin est consultable là.

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