samedi 28 mars 2015

Extrait de "M comme Duras" d'Emilie Kah

Emilie KAH, "M comme Duras" (éditions L’Harmattan)

"Vous portez un très vieux trench, encore beau, qui, à lui seul, vous raconte. Votre chapeau de pluie goutte. Vous vous dépêchez. Qui pourrait s’intéresser à vous, dont la silhouette un peu lasse semble dire la fatigue de vivre, mis à part ceux qui vous connaissent et auxquels vous rendez leur salut ? C’est pourtant ce qui survient : quel­qu’un s’intéresse à vous. Bougrement même… Trop ha­bitée, trop perdue dans vos pensées, pour remarquer qu’un homme, portant chapeau lui aussi, jette des regards furtifs dans votre direction. Vous achetez votre poisson, attentive à ce que vous dit le marchand. Très attentive même. Trop attentive pour l’écou­ter vrai­­ment. Car vous êtes rêveuse, Maud Fournier. Être là, vraiment présente à ce qui vous entoure, à ce que vous vivez, n’est pas dans votre façon d’exister. D’ailleurs existez-vous vraiment ? Il vous arrive d’en dou­ter. Est-ce que flotter, c’est exister ? Vous vous ab­sentez. Pour un oui, pour un non. Pour quoi ? Pour où ? Allez savoir. S’il arrive qu’on vous pose ces questions : pour rien, pour nulle part, répondez vous. Quelque chose que vous avez su, mais que vous avez oublié. Il y a si longtemps. Non vraiment, vous ignorez quand vous avez commencé à vous mettre en partance. C’est venu subrepticement. Au début dans des occasions particulières. Lesquelles ? Vous êtes incapable de le préciser. Vous sou­venir est un effort que vous ne souhaitez pas faire. Et puis très vite, à la moindre occasion. Il vous plaît de vivre sans mémoire. Pourquoi ? Pour rien, dites vous, c’est ainsi depuis ma jeunesse. Je ne crois pas que je changerai. À l’importun qui insiste, vous ajoutez : laissez-moi, ne cherchez pas à me guérir. Ce n’est pas un mal, c’est une particularité. Ce n’est pas guérissable."

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